La vie évolue chaque fois qu’elle rencontre une difficulté face à laquelle elle n’a pas encore les ressources. Le monde d’aujourd’hui, en crises multiples, nous révèle que son modèle matérialiste qui repose sur une science enfermée dans ses postulats a atteint ses limites, et que ce modèle qui a créé les problèmes actuels est en incapacité de les résoudre. Nous sommes donc à l’aube d’une révolution scientifique, et cela demande, comme l’a décrit Thomas Kuhn, de changer de paradigme. De nombreuses voix proposent un retour de la spiritualité, sans le dogmatisme des religions. Un retour à ce que l’humanité a déjà connu, même réactualisé, n’est pas vraiment un progrès. Le paradigme systémique, en revanche, ouvre des horizons nouveaux, en proposant un modèle qui permet de comprendre la globalité du vivant sans avoir besoin de rejeter les acquis de la biologie et de la médecine, et qui renonce à l’illusion de vérité absolue, ce qui permet enfin la coopération de tous les points de vue.
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1) Thomas Kuhn et la notion de paradigme scientifique
La notion de paradigme mise en valeur par Thomas Kuhn est essentielle pour comprendre le monde des sciences et son évolution. Un paradigme est un modèle théorique, un système de pensée, qui oriente la réflexion et la recherche scientifique à un moment donné. Pour cela, il pose des postulats de départ qui ne seront plus remis en cause. Ces postulats sont bien évidemment choisis sur la base de faits établis avec un large consensus de la communauté. Ils sont essentiels car ils sont à la fois le socle et le cadre qui déterminent la logique, ainsi que les limites pour élaborer des théories et des lois. Une loi est une théorie validée par l’ensemble de la communauté scientifique adhérant à ce paradigme.
Lorsque la science est dans une période calme, le paradigme fait l’unanimité et les expériences ne font que le nourrir et le consolider. Lorsque les insuffisances du paradigme en cours deviennent de plus en plus évidentes, un autre destiné à le remplacer peut se dessiner. Le monde scientifique s’agite alors et il y a beaucoup de résistance au changement. La communauté scientifique n’aime pas l’idée de révolution, qui entraîne une déstabilisation importante et la perte de nombreux acquis. Pour un savant qui a construit sa carrière sur un modèle, il est difficile d’accepter qu’un autre modèle, pour lequel il n’a plus cette avance de compétence, devienne la nouvelle référence.
Dès lors que le nouveau paradigme est admis par une grande partie de la communauté, il se produit un changement brutal, que Kuhn appelle une révolution scientifique [1].
L’évolution des espèces et des sociétés montre que les vrais changements ne surviennent pas au bout d’un processus progressif et continu. Un changement de paradigme est un basculement, comme cela se produit lors d’une révolution suite à laquelle l’élite de l’ancien système perd ses privilèges.
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2) Historique des grands systèmes de pensées (paradigmes)
Plusieurs grands systèmes de pensée ont guidé la connaissance au cours des diverses phases de l’histoire de l’humanité. On peut les qualifier de paradigme, même s’ils ne sont pas tous scientifiques.
De manière très simplifiée, on peut considérer que deux grandes tendances se sont succédées : le spiritualisme selon lequel la réalité première est le monde de l’esprit (des âmes), et le matérialisme pour lequel la réalité première est la matière. Pour chacune de ces tendances, il y a eu deux variantes : l’une moniste, l’autre dualiste.
Le tableau suivant décrit succinctement les 4 variantes qui dessinent les 4 angles entre lesquels ont évolués différents points de vue pour élaborer une connaissance.
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SPIRITUA-LISME |
Moniste : Platon St Augustin |
Il n’y a pas de séparation entre le monde spirituel (Dieu) et la matière qui en est la manifestation. La source de connaissance est la révélation. |
| Dualiste : Aristote Thomas d’Aquin Averroès Maïmonide |
Le monde de la matière est distinct du monde spirituel et peut être connu avec la raison. Cela a permis la naissance des sciences qui reposent sur l’expérience et la connaissance logique. |
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MATÉRIA LISME |
Dualiste : Descartes |
C’est la même dualité esprit/matière, avec une hiérarchie inversée, qui conduit à une analyse critique de certains aspects de la religion sans remettre en cause une réalité divine |
| Moniste : Science moderne |
Tout ce qui est de l’ordre de l’esprit est considérée comme un épiphénomène de l’organisation de la matière. Il n’y a pas de réalité spirituelle objective, la religion est une croyance personnelle qui n’engage que soi. |
La caractéristique commune de tous ces paradigmes est de suivre le principe d’une causalité linéaire, qui considère les phénomènes comme les conséquences directes de leur cause. La connaissance consiste donc à connaître les causes pour comprendre les effets et les prévoir.
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3) Le paradigme matérialiste moniste actuel
En se libérant progressivement du dualisme de Descartes, la science moderne a posé comme postulat que la matière que l’on peut mesurer, voire calculer mathématiquement, est la seule réalité. Ainsi, tout ce qui existe découle de son organisation en structures et des interactions entre ces structures, ou avec des particules. Le néo-darwinisme, postulant que le hasard des variations et la sélection naturelle sont les seuls mécanismes qui ont conduit au développement de la vie, consolide le postulat de départ selon lequel les lois de la matière (et donc de la physique) peuvent tout expliquer par des relations de cause à effets.
Cela a conduit à une incroyable maîtrise du monde de la matière inerte (les structures stables) et de de la technologie qui lui appartient. Dans le domaine de la biologie, la modélisation selon le même principe mécanique a conduit à des représentations ultra-sophistiquées qui décrivent le fonctionnement vivant mais ne comprend pas le mécanisme intime de la vie, fragile et stable du fait de sa capacité à s’adapter et à évoluer. La médecine qui suit le même principe a acquis une haute performance pour les traumatismes corporels et les maladies aiguës, et n’a trouvé aucune solution pour faire de la prévention durable et traiter efficacement les maladies chroniques, dont la croissance est continue. En psychologie, de nombreux phénomènes échappent aux connaissances établies et la science les rejette car ses méthodes, inadaptées à ce qui n’entre pas dans son postulat, ne permettent pas de les valider.
Le plus dramatique est que cette vision matérialiste qui glorifie la compétition et le bon plaisir de ceux qui gagnent la compétition humaine a conduit à une situation que l’on connaît bien aujourd’hui : un monde débordant de richesses qui ne sait pas les partager, une grande partie de l’humanité qui souffre physiquement ou psychiquement, une planète qui se dégrade à grande vitesse sans se soucier de ce que l’on va laisser aux générations futures, et bien d’autres dysfonctionnements qui nous attristent.
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4) La constance du déterminisme
Dans son livre « La fin des certitudes » [2], Ilya Prigogine souligne que la physique qui est le socle de la science matérialiste, qu’elle soit newtonienne ou quantique, est un concept associé à des idéalisations permettant la formulation mathématique des théories. Elle n’intègre pas la flèche du temps, les équations intégrant le temps comme une simple variable. Celui-ci est alors théoriquement réversible. La notion du temps qui passe ne serait ainsi qu’une illusion liée à notre observation.
Les théories de la physique sont de ce fait déterministe, c’est-à-dire qu’elles reposent sur le fait qu’en connaissant toutes les caractéristiques du point de départ d’une particule ou d’une structure, ainsi que les lois auxquelles elle est soumise, on peut déterminer avec certitude son devenir.
Elles rejoignent ainsi les religion, déterministes d’une autre manière, en attribuant la causalité de ce qui se passe dans le monde de la matière à une volonté divine.
Cette constance du déterminisme dans l’histoire de l’humanité a deux conséquences :
– Les modèles de compréhension proposés se superposent mal à ce que nous percevons de la vie, fragile, soumise à la flèche du temps, et sans cesse évolutive d’une manière qui peut surprendre les prédictions.
– Une conception déterministe sous-entend forcément qu’il y a une vérité absolue qui contient les lois qui permettent de connaître les liens de causalité et de faire des prévisions justes. Ainsi, ceux qui sont le plus proches de cette vérité (clergé dans la religion, scientifiques experts dans le monde moderne) détiennent les clés de ce qui juste et faux. Et comme il existe certains désaccords entre des visions différentes de la vérité absolue, alors que celle-ci ne peut être qu’unique, il y a forcément des conflits, quand ce ne sont pas des guerres.
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5) Le paradigme systémique, résolument nouveau
Nous vivons actuellement une crise majeure avec un constat accablant d’échec du paradigme matérialiste : inégalités démesurées, insécurité, guerres, santé mentale affectée, menace sur la planète… ce qui conduit à diverses formes de contestations : retour à l’autorité forte, à la spiritualité, imagination de complots pour apporter des réponses simples à ce que l’élite actuelle du monde cache ou ne veut pas reconnaître.
Le concept matérialiste sert toujours de socle aux instances officielles, à la recherche scientifique et à la médecine, et tout un système économique qui repose sur ses principes serait menacé si le paradigme était remis en cause. Il y a donc une forte résistance au changement et une fuite en avant qui croit que la recherche scientifique orientée vers l’innovation technologique va résoudre les problèmes qu’elle a en grande partie créés. Les changements proposés par la contestation sont disparates, avec généralement un point commun fort : la non remise en cause d’une vérité absolue qui fixe un déterminisme des choses dans une causalité linéaire. En cela, ils ne sont pas une véritable innovation.
La clef d’un paradigme réellement nouveau est la sortie du déterminisme, ce qui passe forcément par le renoncement à l’idée d’une vérité absolue, et donc la fin des certitudes comme le propose Ilya Prigogine, et l’avènement d’une pensée non linéaire qui intègre la causalité polyfactorielle complexe, empêchant toute prévision certaine de ce qui va se produire, acceptant ainsi une part de mystère qui a toujours été là et que l’on a essayé d’effacer.
Le paradigme systémique repose sur le principe d’auto-organisation des structures complexes (et en premier les êtres vivants) selon des modèles qui ne résultent pas des lois physiques du monde de la matière. C’est une révolution scientifique sans précédent, parce qu’il accepte que la complexité dépasse notre maîtrise des évènements par la logique linéaire et propose d’autres méthodes pour comprendre les phénomènes que nous observons. La flèche du temps est pleinement intégrée dans la science, avec une évolution de l’univers et de la vie qui franchit des paliers non réversibles. Les lois issues de l’observation et formalisées par des mathématiques différentes se superposent bien mieux à ce que nous percevons de la vie. Elles permettent de prévoir des possibilités, plus ou moins probables, sans aucune prétention de vérité.
En posant clairement que la vérité absolue est inaccessible et que nous ne pouvons avoir que des points de vue, il n’est plus utile de vouloir avoir raison et c’est le préalable à toute démarche de coopération [3].
Le modèle ternaire de ce paradigme, proposé dans la dynamique triangulaire de la vie [4], introduit les champs d’information issus du vide que la mécanique quantique a choisi d’ignorer. Cela donne une base scientifique aux modèles auto-organisateurs qui donnent les formes aux des structures.
La dimension spirituelle (champs d’information) et la dimension matérielle sont intégrées et reliées, sans s’opposer parce qu’aucune ne précède l’autre dans la chaîne des causalités. Associés à l’énergie fondamentale du vide (non matérielle), elles alimentent une dynamique ternaire (matière, énergie, information) qui apporte une explication logique à la plupart des phénomènes mystérieux. Ces explications restent bien sûr des hypothèses, mais elles donnent une représentation claire des phénomènes que nous observons, là où il y a actuellement un refus ou des théories irrationnelles.
Cela nous permet de composer rationnellement avec tous ces phénomènes.
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6) La spirale dynamique de Clare Graves conduit au paradigme systémique
Le travail remarquable de Clare Graves sur la maturité psychique dans les années 1950 a conduit à un modèle que l’on appelle aujourd’hui Spirale Dynamique [5]. Une phrase résume cette dynamique évolutive : les solutions d’aujourd’hui créent les problèmes de demain, ce qui induit un mouvement évolutif qui s’appuie sur les acquis du passé sans revenir en arrière de manière durable.
Le modèle décrit de manière magistrale les grandes étapes d’évolution de l’humanité, avec notamment le passage par la référence à une vérité absolue pour sortir de la barbarie. Pour se libérer des contraintes limitantes imposées par les religions, est apparu un stade d’individualisme matérialiste, pour jouir de la vie, reposant sur une science rationnelle orientée vers la technologie.
La suite de cette évolution a été posée en observant certains précurseurs, qui ont passé tous les stades précédents et sont allés plus loin dans la maturation psychique. La valeur qui permet de sortir de l’individualisme matérialiste et compétiteur est la tolérance, qui prend en compte tous les points de vue pour instaurer la paix et envisager une vraie coopération. Cette évolution se consolide par une science et un pragmatisme qui intègre tous les niveaux précédents, et qui repose sur un modèle systémique. Cela confirme que ce paradigme est celui qui offre aujourd’hui à l’humanité la solution la plus aboutie.
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Références :
- Thomas Kuhn: La structure des révolutions scientifiques, 1962
- Ilya Prigogine: La fin des certitudes, Odile Jacob, 1996
- La recherche de vérité absolue est une voie sans issue
- Jacques B. Boislève : La Dynamique Triangulaire de la Vie – Holosys éditions 2017
- La spirale dynamique, sur psycho-sante.fr–
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Pour aller plus loin :
La dynamique triangulaire de la vie en Podcast
Formation une autre science de la vie : Genève 15-16 mai 2025
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Illustration : image générée par IA par PrintOclock
